Mardi 8 juillet 2008
Abzalon, de Pierre Bordage



Résumé du quatrième de couverture : Ester : un monde menacé par l’instabilité de son étoile. Sur le continent Nord, le gouvernement, pressé par l’Église du Moncle, décide l’annexion du continent Sud, où vivent les Kroptes, peuple pacifique, religieux et polygame. Une invasion brutale qui dissimule un autre projet : la recherche d’une nouvelle planète habitable.
    Abzalon et Loello, incarcérés dans la sinistre prison de Doeq, se battent pour leur survie sous l’oeil des « mentalistes », les spécialistes du comportement. Ils ignorent qu’une épreuve plus terrible encore les attend. Celle-là même peut-être que devine dans ses visions Ellula, jeune Kropte rebelle mariée d’autorité : un interminable voyage à travers le néant.
    Un jour, Abzalon fait une étrange rencontre dans les souterrains de Doeq. Serait-ce un Qval, un de ces êtres légendaires dont on dit qu’ils furent les premiers Estériens ?
    Or un gigantesque chantier s’achève sur un satellite d’Ester : le projet « Estérion ».

Extraits :

« Cependant, le grand dioncle Jahern n’avait pas prévu que l’écriture, pratiquée à haute dose, aurait les effets inverses de ceux qu’il avait escomptés. La danse de la plume sur le papier engendre en effet un recul sur les événements qui modifie le champ de perception. Et les vérités présentées comme intangibles ne résistent pas à l’exploration quotidienne de la conscience, les dogmes se fissurent lorsqu’ils se confrontent à l’introspection sincère, aux mythes originels, aux archétypes, le centre de la vérité se déplace. »

« Ellula baissa la tête, trop émue pour articuler le moindre son. Les larmes qui perlent à ses cils se décrochent, roulent sur ses joues. Elle mesure soudain le sacrifice de ces femmes condamnées à l’errance et au silence perpétuels. Elles ont recueilli et gardé pendant des siècles les inavouables secrets de ceux-là mêmes qui les ont bannies. Chassées de ferme en ferme, elles ont été les exutoires, les courants d’air qui dépoussièrent, qui dispersent les miasmes. En ouvrant des espaces de liberté dans un monde figé, elles ont entretenu son mouvement, elles lui ont évité de crouler sous le poids de sa propre rigidité. »

« Je vous assure pourtant que je n’étais pas différent là-bas. J’étais un parfait soldat de l’Un, j’égorgeais, je brûlais, je pillais sans aucune retenue, sans aucun remords, je préparais avec une rare énergie l’avènement de l’Église.
-    Qu’est-ce qui a fait que vous avez...
-    Changé ? Je suis incapable de répondre précisément à cette question. Peut-être la vue des cadavres kroptes dans les fosses, peut-être l’enfermement dans cette prison spatiale, peut-être la proximité permanente du vide, peut-être une tendance hasardeuse à la compassion. Je suis sans doute ce qu’on appelle une exception à la règle, un accident génétique. Je n’ai pas séjourné dans le ventre d’une mère, mais sait-on vraiment ce qui se passe dans une éprouvette ? J’ai poussé la différence jusqu’à désirer des femmes, comme les dioncles dégénérés de l’ancien temps. »
Il se garda de préciser qu’il parlait en l’occurrence d’Ellula, non qu’il eût peur de la réaction de son interlocuteur, mais il ne souhaitait pas encombrer leur amour avec ses propres turpitudes.

Critique :
un magnifique roman de science-fiction... Pierre Bordage m’étonnera toujours de son talent incroyable à créer toujours de nouveaux mondes, des « futurs possibles » (quoique généralement peu souhaitables) pour notre planète... qui, tout en ayant généralement en commun la « surtechnologie » en contraste avec le dénuement, l’approche de la nature, continuent à être différents, et pour l’instant, je ne m’en lasse pas !
    Ce qui me plaît beaucoup dans Abzalon, c’est que les personnages qui apparaissent d’abord très « primaires », manichéens, dans leur personnalité, leur façon de penser, se complexifient et se densifient à mesure que l’on tourne les pages ! Abzalon, par exemple, semble être une brute sauvage et pulsionnelle, mais on le découvre tout autre, il évolue énormément dans le roman. Il en va de même pour le moncle Artien (un prêtre de la religion dominante d’Ester), que son ouverture rend tellement différent de ses homologues ; on le sent d’autant plus qu’au début de chaque chapitre, on a quelques pages en italique, qui sont des passages de son journal le plus souvent, ou bien des transcriptions de conversations télémentales... Ces extraits de journal sont souvent très intéressants, car ils nous permettent de suivre le cheminement psychologique du religieux. Ellula elle-même, personnage type : très belle jeune femme, pourvue d’un « don » de vision, « belle et rebelle », dirais-je ! Et bien, Bordage réussit à nous surprendre même avec elle !
    Il y a un suspense, une tension tout au long du roman, qui attisent notre curiosité. Trois pages avant la fin, je me demandais encore comment ça allait finir !
    Bordage dénonce, à travers son roman – c’est courant en SF, je vous l’accorde -  et dénonce des choses sur lesquelles mon opinion tendrait à rejoindre la sienne... Il tient toute religion en horreur, semble-t-il ! Il est vrai que celles qui qu’il dépeint sont totalement insupportables : elles transportent un fanatisme dévastateur, une idéologie fortement déplaisante, asservissement de la femme (que voulez-vous, on ne se refait pas !), disparition de l’individualité et de l’esprit critique au profit de l’abrutissement général... Que du bonheur ! Les plus hauts responsables ne cherchant jamais autre chose que le pouvoir, bien entendu. Bordage le montre de façon assez intéressante, puisqu’on a le parallèle entre deux Églises, monclale et kropte, aux valeurs apparemment opposées (clonage/reproduction naturelle, technologie/agriculture, etc.) mais se rencontrent à travers des moyens semblables, cités plus hauts !
    En bref, un excellent roman de SF, alliant intrigue haletante et beaux personnages complexes, soutenus par des valeurs essentielles.

Détails pratiques :
- Éditions l’Atalante et J’ai lu SF
-    Paru en 1998
-    20,13 € à l’Atalante, et 7,60 € chez J’ai lu
-    493 pages
-    La suite s’appelle Orchéron (je ne l’ai pas lue)

Critique de Viveleslivres, administratrice du Forum Litterat de Bibliothèque, et votre serviteuse !
Par Webiblio
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Présentation

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

Créer un Blog

Blog : Voyages sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus